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Derrière leurs guerres, des usines ordinaires. Appel à action contre les entreprises d'armement complices du génocide palestinien !

jeudi 1 janvier 1970 à 01:00

Depuis cinq mois, l'État colonial d'Israel déploie une campagne militaire génocidaire sur la population palestinienne à Gaza et en Cisjordanie. Face à ce massacre quotidien, nous avons toustes une responsabilité à pratiquer notre solidarité si l'on veut faire de l'anti-impérialisme un horizon concret. Cette solidarité doit s'exprimer par des actions directes afin de revendiquer d'urgence un cessez-le-feu immédiat et la libération de la Palestine. Par tous les moyens, il faut chercher à enrayer cette machine militaire qui broie quotidiennement, et non seulement en temps de conflit ouvert, la vie des palestinien.nes.

Dans l'expression de cette solidarité, il nous semble indispensable de rappeler la complicité de l'État impérialiste français. Selon le dernier rapport du ministère des Armées sur les exportations d'armement de la France, publié en septembre 2023, la France a vendu pour 208 millions d'euros d'armes à Israël en 10 ans et constitue ainsi "le premier exportateur européen d'armes vers Israël, un sinistre record. [...] Bombes, torpilles, matériel de conduite de tir, charges explosives, fusils d'assaut, les matériels de guerre français équipent de fait, en partie, l'armée israélienne."

Quelques exemples d'entreprises à qui profite cette production de mort :

  • La multinationale française Thalès, spécialisée dans la production d'armes, entretient des relations de longue date avec Israël, notamment de production de drones de surveillance (Watchkeeper, Hermes 450, Hermes 900) permettant des frappes aériennes.
  • Safran a fourni à l'aéroport Ben Gourion de Tel Aviv le scanner le plus avancé à l'époque, le Xray/CT, pour 105 millions de dollars. (voir la source)
  • Dassault continue de collaborer avec des entreprises israéliennes dont Elbit System, entreprise Israélienne de défense. A titre personnel, Laurent Dassault a aussi investi dans plusieurs fonds en Israël, tels que Qumra Capital, Fortissimo Capital, Pitango Venture Capital, Catalyst, le fonds d'Eddy Cukierman, ou encore JVP .
  • Exxelia Technologies s'est vue attaquée en justice par une plainte pour « complicité de crime de guerre », déposée par une famille palestinienne car l'un des composants de l'entreprise, utilisé dans un missile lancé par l'armée israélienne, a causé la mort de leurs trois enfants en 2014.

Cette coopération ne passe pas seulement par la vente d'armes mais également par l'échange de techniques et d'outils de renseignements. En octobre dernier, le ministre des Armées, Sébastien Lecornu, se vantait d'apporter une aide considérable aux renseignement israéliens (voir la source). Elle ne va d'ailleurs pas que dans un sens, puisqu'Elbit System, la principale entreprise israélienne d'armement, est impliquée dans le développement du logiciel de l'armée française Scorpion, un programme « au cœur de la stratégie de l'armée de terre française pour les prochaines décennies » (Jean Stern, 2021, Orient XXI).

Ces grandes entreprises, se cachant souvent derrière une production tournée vers l'usage "civil", ont en réalité une responsabilité de premier plan dans le business militaire, autant juteux que meurtrier.

La responsabilité est ainsi avant tout celle de ces boites qui font des bénéfices grâce à cette production de mort, et des travailleureuses de ces secteurs de pointe. Face à ce constat, il est impératif d'agir pour empêcher la prolifération de ce business de mort !
En premier lieu, il nous semble indispensable de rendre public cette collaboration, de contrer l'opacité d'accès aux informations en affichant la participation active de ces entreprises d'armement au génocide en cours.

Nous appelons également au réveil internationaliste et à des actions directes contre ces boites.
Lutter contre le génocide en cours, ici et maintenant, c'est aussi maintenir l'espoir d'un monde libéré des guerres et des nationalismes.


Arrêtons d'armer Israel !
CESSEZ LE FEU POUR UNE PALESTINE LIBRE.
De la mer au Jourdain Palestine vivra Palestine vaincra

PS : on laisse ici quelques visuels, faites en bon usage :)

  • derrière leurs guerres, des usines ordinaires
  • derrière leurs guerres, des bureaux ordinaires
  • derrières leurs guerres, des labos ordinaires

Les proprios en roue libre : deux maisons squattées expulsées à coups de masse au Kremlin-Bicêtre

jeudi 1 janvier 1970 à 01:00

Deux maisons voisines ont été occupées au Kremlin-Bicêtre (94) pendant une semaine jusqu'au lundi 12 février 2023. Elles ont été expulsées à coups de masse par les proprios et les ouvriers de l'entreprise de démolition sous les yeux complices de la police.

vidéo de l'expulsion

Les maisons appartiennent à IMAVA, un promoteur immobilier d'Île-de-france, connu pour être le nouveau propriétaire des bâtiments squattés par la Baudrière. Les 2 maisons étaient inoccupées depuis quelques années et vont être détruites pour un énième projet immobilier de résidence pour riches : 88 appartements du studio au 5 pièces, aménagés par un architecte d'intérieur, jardin privé designé par des paysagistes, parquet massif, oeuvres d'art dans les halls d'entrée... (https://karactere-kb.fr/)

« Chez IMAVA, l'innovation n'est pas uniquement technique. Nous l'envisageons au sens large en incluant les évolutions culturelles et sociales. Mais également en étant à l'écoute des nouveaux modes de vie. [...] IMAVA a souhaité que les relations humaines et le partage soit au cœur de chacun de ses projets. C'est pourquoi nos résidences se caractérisent par des espaces communs généreux et innovants [...] une résidence urbaine à l'élégance contemporaine. Ses lignes sobres et intemporelles présentent un soubassement à l'aspect pierre et un camaïeu d'enduits de teintes claires qui mettent en valeur les décrochés et les balcons animant la façade. »

N'étant pas très fans des lignes sobres et intemporelles, nous avions décidé de proposer un autre projet architectural à la place. Celui-ci mettait mieux en valeur les longs jardins magnifiques (accueillant notamment des jolis corbeaux) et les espaces communs déjà existants. Il se mariait avec un mode de vie collectif basé sur la gratuité et l'entraide qui sont au cœur de chacun de nos projets. La semaine d'occupation avait donc été passée à élaborer des techniques innovantes pour envisager notre occupation dans un contexte d'évolution sociale et culturelle rapide marquée par la loi Kasbarian et l'hostilité grandissante envers les squatteureuses.

Les keufs sont passés une première fois le samedi soir, vers 20h. Ils sont restés 10 minutes et ont posé quelques questions aux habitant.es pour savoir si c'était elleux qui avaient ouvert les maisons et s'il y avait des dégradations. Ils sont vite repartis, après avoir pris en photo les preuves d'occupation, promettant de revenir après avoir contacté les services compétents. On ne les a pas revus depuis.

Le jour de l'expulsion

Lundi matin, 2 ouvriers viennent faire des repérages pour une démolition des bâtiments prévue dans le mois. Ils tombent sur les nouvelleaux habitant.es et appellent la police qui est déjà au courant. Ils nous précisent que leur boîte a obtenu le marché de la démolition la semaine passée. Le maître d'œuvre en charge du chantier arrive en début d'après-midi, il discute avec les occupant.es et repart, en appelant encore une fois les flics.

Vers 15h, 2 camions arrivent, le premier se gare devant la maison et le conducteur annonce qu'il va décharger du matériel pour les travaux. Le second se fait contrôler en face des maisons par les keufs à moto, car visiblement son chargement est trop lourd. Ils appellent un autre véhicule pour décharger le véhicule trop lourd, et on sait pas trop comment, mais d'un coup au moins 15/20 personnes (moitié en costard, moitié en tenue de chantier) se retrouvent devant l'une de nos deux maisons avec des masses. Le chef du groupe se met à hurler qu'on l'empêche de rentrer chez lui, ses salarié.es commencent à taper sur le portail pour l'ouvrir de force.

« Pour chacun de ses programmes immobiliers, IMAVA s'entoure de professionnels talentueux pour vous offrir des projets immobiliers de grande qualité. »

Quelques soutiens se placent entre le portail et la masse pour les empêcher de continuer. Les ouvriers/proprios et les soutiens s'engueulent ce qui fait rappliquer les flics en moto juste en face et qui jusqu'alors regardaient la scène en rigolant.

Pendant ce temps-là, les personnes à l'intérieur tentent de discuter avec le groupe dehors. Les proprios rigolent sur le fait qu'avec des kalashnikov, la situation serait réglée beaucoup plus vite, ce qui fait doucement rire les flics. Les soutiens redonnent les preuves que les proprios déchirent. Les flics redemandent les preuves, mais pas de bol, celles-ci sont par terre en petits morceaux.

Les flics nous disent qu'ils sont là pour gérer la circulation et ne sont pas en contact direct avec leurs collègues du KB, qu'ils refusent de contacter. Les proprios passent oklm des coup de fil devant les keufs pour demander à ce qu'on ramène une pelleteuse pour virer tout le monde. Pendant qu'on parlemente avec les flics, les ouvriers se jettent sur le portail de la 2e maison et l'ouvrent à coups de masse. En même temps, le voisin coiffeur ouvre sa porte à d'autres types avec des masses pour qu'ils accèdent à notre parcelle par son jardin. Ils essaient d'accéder à la maison principale par tous les côtés.

Le voisin file faire une déposition aux flics pendant que les gros bras arrivent dans notre cour et forcent le portail de l'intérieur. Ils défoncent la porte de la maison à la masse sans même essayer les clés. Ensuite, ils commencent à taper sur le mur qui sépare les deux maisons pour expulser les copaines toujours dans la maison. Tout ça se passe sous les yeux des keufs qui n'ont pas bougé et ont laissé faire l'expulsion illégale, alors qu'ils avaient bien compris la situation, probablement bien contents que les squatteureuses se fassent virer sans qu'ils n'aient à bouger le petit doigt. Des renforts du côté des flics continuent à arriver sans doute pour interpeller les squatteureuses. Ni les flics du début, ni les renforts n'acceptent de prendre les preuves qui ont fini par être ré-imprimées. Les copaines à l'intérieur réussissent à fuir discrètement pour ne pas se retrouver coincé.es par les ouvriers armés de masse ou la police. Les soutiens extérieurs s'en vont dès que les ouvriers entrent dans la maison, prévenus que les copaines de l'intérieur se sont échappé.es.

Les maisons ont été détruites à l'intérieur le jour même par les types du chantier. Des palissades de chantier d'au moins 3m de haut ont été mises contre les portails et grilles donnant sur la rue.

« Pour IMAVA, l'engagement citoyen n'est pas une formule publicitaire. Nous souhaitons mettre en œuvre cette démarche. Nous nous engageons à reverser 1% des bénéfices de la société à des associations caritatives en lien avec le mal-logement et la protection infantile. »

On se demande quel pourcentage est redistribué dans les primes pour des expulsions réussies, à moins qu'il ne s'agisse là du travail bénévole de la part des salarié.es particulièrement zélé.es.

Quelques notes rapides sur le contexte répressif actuel

Depuis le passage de la loi Kasbarian en août dernier, il s'agit d'une deuxième expulsion en IDF à notre connaissance qui est l'oeuvre des proprios eux-mêmes, directement assistés et couverts par les flics.

La 1re a lieu à Noisy-le-Sec dans la nuit du 27 novembre dernier, lorsque les flics forment un cordon pour protéger des proprios armés d'un pied de biche qui rentrent dans une maison habitée. 29 personnes venues en soutien aux squatteureuses sont placé.es en garde-à-vue.

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Bien que ce genre de pratiques existait déjà avant, on peut supposer que le nouveau contexte répressif donne le feu vert aux proprios de tenter l'expulsion par tous les moyens possibles, malgré le fait qu'en théorie ça reste en dehors de la loi. Le fait d'augmenter les peines pour les squatteureuses était d'ailleurs justifié par la nécessité de rendre symétriques les risques pénaux encourus par les proprios auteurs d'une expulsion illégale et les squatteureuses.

Or, dans les faits, il n'en est rien. La logique de classe qui régit les fonctionnements de la police et de la justice se révèle être encore plus puissante que le soi-disant monopole de la violence légitime de l'État. Comme on a l'habitude de le voir, celui-ci s'attaque principalement aux pauvres, pendant que les proprios ne se sentent plus pisser.

Le fait de résister à la fascisation de la société dont l'un des vecteurs est l'adulation de la propriété privée allant de pair avec la déshumanisation de tou.te.s celleux qui la remettent en question (par besoin, par volonté politique ou bien les deux à la fois) demandera beaucoup de forces et d'imagination de notre part. Nous espérons alors nous retrouver plus nombreux.ses les prochaines fois qu'une ouverture sera tentée pour ne pas se laisser écraser par la machine répressive et continuer à fomenter des brêches dans l'ordre social qui nous étouffe.

On a perdu deux maisons mais c'est pas ça qui va nous arrêter, retrouvez-nous très bientôt pour de nouvelles aventures !

[JO 2024] Assemblée générale de tout·te·s les expulsé·e·s et soutiens

jeudi 1 janvier 1970 à 01:00

Rendez-vous vendredi 1er mars à partir de 19h à l'annexe Varlin de la Bourse du Travail (Paris 3e) pour une AG réunissant les expulsé·e·s pour les JO de Paris et leurs soutiens !

Sans-abris, Crous, Cité U, expulsé·e·s locatif·ve·s, squats... Et bien d'autres ! Retrouvons-nous vendredi 1er mars pour une assemblée générale de tou·te·s les expulsé·e·s et soutiens. Au programme :

  • Prises de parole (interventions de collectifs, dont le DAL, Saccage2024...)
  • Échanges et débats
  • Groupes de travail : construire les actions de la riposte !

Annexe Varlin de la bourse du travail : 85 rue Charlot, 75003 Paris

Le déclin et la chute de l'antifascisme ouvrier : février 1934, le Front Populaire et l'indépendance algérienne

jeudi 1 janvier 1970 à 01:00

La tentative de coup de force nationaliste du 6 février 1934 provoque une irrésistible résistance unitaire, dont la récupération et le désarmement tant moral que politique interrogent les limites de la conscience antifasciste.

Quand la gauche commémore ses journées de février 1934, comme elle l'a timidement fait ce 10 février, elle ne manque jamais d'occulter son rôle dans la grande dilution électoraliste de ce mouvement antifasciste populaire et massif, qui vit les bases imposer l'unité à leurs directions et revitaliser une contestation sociale mal-en-point. Neuf décennies plus tard, la communion antifasciste populaire et la perspective d'une gauche capable de rompre avec le légalisme bourgeois pour opposer une résistance conséquente à la fascisation semblent définitivement perdues. Ces événements ne sont désormais plus que des souvenirs stériles, des vieilleries qu'on exhibe en commémorations anniversaires pour se donner bonne conscience ; on les inhume aussi vite qu'on les a déterrés.

Cet article part d'un refus : celui de la muséification des luttes, et du rôle de croquemorts qu'elle nous impose. S'il fait le lien entre la dynamique antifasciste de février 1934 et la victoire du Front Populaire, il explore aussi les conséquences de cette stratégie sur des appareils ouvriers en venant jusqu'à camoufler leur compromission patriotique sous des mots d'ordre antifascistes.

Riposte antifasciste et unité par la base

La manifestation émeutière nationaliste du 6 février 1934 provoque un véritable sursaut antifasciste, dans une période politique que nous pourrions qualifier de creuse. Comme le pointe Denis Godard pour Autonomie de Classe :

« Le mouvement social est au plus bas. Le début des années 1930 est marqué par le très faible nombre de grèves. Lorsqu'il y en a elles sont longues et généralement défaites. Les organisations syndicales sont très affaiblies. Depuis les lourdes défaites de 1920 puis la scission entre la CGT et la CGTU en 1921 les effectifs n'ont cessé de chuter. La gauche est profondément divisée. Le Parti socialiste exclue toute alliance avec le Parti communiste et celui-ci ne cesse d'attaquer le PS comme social-fasciste. » [1]

Pourtant, dès le lendemain du coup de force avorté, les comités locaux antifascistes fleurissent à travers le territoire– pas moins de 3000 – en même temps que les rassemblements et manifestations. La dynamique culmine le 12 février, avec une grève réunissant 5 millions de travailleurs – dont 1 million en région parisienne pour 750 000 syndiqués – et d'importantes manifestations – on en recense dans 346 localités – où ouvriers socialistes et communistes exhortent leurs organisations à construire l'unité d'action. Les comités locaux se fixent pour objectif d'entraver toute apparition publique des forces fascistes et nationalistes.

Dans la plupart des localités comptant plusieurs comités, la tendance est à la fusion, tant du fait de la volonté d'opposer la plus grande cohésion et force de frappe contre l'extrême droite que de la proximité entre les membres. Une véritable complicité antifasciste voit le jour, qui les pousse rapidement se défaire des logiques concurrentielles entre leurs appareils respectifs, et à radicaliser leurs interventions – barricades à Grenoble, émeutes contre la police dans les faubourgs parisiens, attaque d'une prison et tentative de libération de prisonniers à Mulhouse. Avant de revenir plus en détail sur le rôle des directions d'appareil dans cette séquence imprévue, nous pouvons constater : que l'absence ou le reflux d'un mouvement social ne condamne pas la combattivité de la classe ; que le marasme ambiant peut devenir un facteur de contagion fulgurante de l'agitation et de l'auto-organisation ; que le caractère localisé de cette organisation, couplée à la présence de bases militantes préexistantes, encourage la construction de solidarités et le déploiement d'actions au-delà des divisions instituées par les partis et les syndicats.

Quand il s'agit de rosser les cognes et les camelots, tout le monde se réconcilie. Les directions, en particuliers celles des syndicats, sont immédiatement dépassées par leurs bases. Elles sont également effrayées par le sort de leurs coreligionnaires allemands, perquisitionnés, interdits, dissous et persécutés par le nouveau régime national-socialiste. Pourtant, les appareils jouent perso : lors d'un meeting « unitaire » organisé dans son coin, la CGT appelle à une manifestation elle aussi unitaire le 12 ; de son côté, le Parti Communiste appelle à une manifestation séparée le 9 février avec la CGTU, avant de rétropédaler et de rallier la manifestation du 12 février la veille de sa tenue. Deux cortèges séparés manifesteront le même jour et convergeront sur la place de la Nation en criant « Unité d'action ». L'union est actée à la base, malgré les directions.

Reprise en main et démobilisation par les urnes

On ne peut pas comprendre la victoire du Front populaire indépendamment de la dynamique amorcée en février 1934. Denis Godard écrit :

« Ce n'est donc pas un mouvement social fort qui donne naissance à un mouvement antifasciste de masse. Et ce n'est pas le développement de grèves revendicatives sur les questions économiques qui crée le terrain pour des grèves politiques. C'est au contraire la dynamique créée par le mouvement antifasciste qui va donner naissance à un retour de combativité sur le terrain social et politique qui mènera notamment au développement des organisations syndicales, à la victoire électorale du Front populaire en mai 1936 et à la vague de grèves et d'occupations de juin 1936. » [2]

Si cette dynamique renforce la classe, elle ne vient pas pour autant à bout des forces fascistes et nationalistes, qui se renforcent elles aussi du fait de la polarisation politique qui accompagne la crise. Contrairement à d'autres pays en proie à la fièvre brune ou à la panique anticommuniste, l'ordre constitutionnel tient bon et la démocratie parlementaire reste hégémonique. Si bien qu'après la victoire du Front Populaire, les craintes des propriétaires fonciers et de la bourgeoisie se dissipent aisément, avec le concours actif de la SFIO et du PC [3]. Elle marque en même temps la faillite de l'option fasciste, écartée par la bourgeoisie française car jugée trop archaïque et périlleuse au profit d'une douloureuse mais sûre intégration des revendications ouvrières au projet modernisateur capitaliste.

Notons au passage que le Front Populaire fut autant une victoire de la gauche qu'un élargissement temporaire de l'union aux centristes du Parti radical [4]. Et que cette victoire reposa sur une double stratégie des appareils politiques et syndicaux : canaliser la dynamique antifasciste dans les urnes, puis désarmer la conflictualité révolutionnaire par des réformes ambitieuse – et la répression des éléments les plus critiques et radicaux. À ce titre, la victoire du Front Populaire est autant une victoire contre la droite et la réaction qu'une victoire contre les volontés révolutionnaires de la classe.

Sans perspective autre que celle de la lutte contre l'extrême droite et le fascisme – ce dernier étant alors surtout pensé comme un phénomène exogène, comme un produit importé plus que comme un phénomène trouvant ses racines dans la modernité et capable de présenter une forme spécifiquement française ; bref, sans perspective autre que celle, spécifique, de ses débuts, la dynamique était d'autant plus vulnérable aux efforts d'intégration et de récupération des appareils qui, eux, assumaient leur prétention de transformer radicalement l'ensemble de la société tout en s'employant à neutraliser et normaliser toute tentative ouvrière de prendre enfin ses affaires en main.

Moscou et la faillite de l'antifascisme

Parmi les forces instituées aspirant à une transformation radicale de la société et ayant su tirer parti du sursaut antifasciste de 1934 puis de la victoire du Front Populaire, le Parti Communiste nous intéresse plus particulièrement. En 1934, le PC désigne la SFIO de force « social-fasciste ». Sur ordre de Moscou d'abandonner la ligne « classe contre classe » au profit de la stratégie du front populaire, les communistes changent de posture : adoption de la Marseillaise à côté de L'Internationale, mariage du drapeau rouge et du drapeau tricolore, alliance électorale avec le parti centriste, renoncement à la révolution au profit de la voie réformiste, abandon de l'antimilitarisme et ralliement à la défense de la Patrie des Droits de l'Homme au nom de la défense par ricochet de la Patrie du Socialisme.

Le paradoxe culmine dans le Pacte germano-soviétique – aussi appelé Pacte Ribbentrop-Molotov – et le Traité germano-soviétique d'amitié, de coopération et de démarcation. Le premier délimite les sphères d'influence de l'Allemagne nazie et de l'URSS dans l'espace qui les sépare. Le pouvoir soviétique vise l'acquisition de territoires appartenant à la Finlande pour désenclaver Leningrad, l'extension dans les pays baltes pour développer sa présence portuaire sur la mer Baltique, la récupération de terres polonaises antérieurement biélorusses et ukrainiennes, et l'obtention d'un accès aux bouches du Danube aux détriments de la Roumanie. Une logique impériale justifiée par la nécessité de renforcer l'industrie soviétique face à la menace d'une guerre avec l'Allemagne nazie. Le Pacte comprenait également un certain nombre de clauses secrètes, les deux principales étant : une proposition de partition de la Pologne en cas d'invasion allemande ou soviétique, et l'extradition conjointe de russes blancs établis en Allemagne vers l'URSS et de réfugiés antifascistes allemands et autrichiens vivant en URSS vers l'Allemagne [5]. Quant au Traité germano-soviétique, signé après l'invasion et l'occupation conjointes de la Pologne, il prolongeait le Pacte Ribbentrop-Molotov et garantissait la répression bilatérale de toute résistance polonaise – c'est-à-dire, côté soviétique, de toute force antifasciste s'opposant aux massacres nazis en Pologne occidentale. L'invasion et l'incorporation de la Lituanie par l'URSS, à l'été 1940, s'opèreront également sur la base de ces traités, un an avant l'Opération Barbarossa et l'entrée en guerre de l'Allemagne contre l'URSS.

Les masses ouvrières françaises ne désavouent pas le Pacte et le Traité. Elles ne désavouent pas non plus leurs partis au lendemain d'un virage stratégique qui révèle la propension des appareils à désigner des ennemis interchangeables – la SFIO hier social-fasciste et aujourd'hui grande alliée de la cause socialiste, le PC hier extrémiste et aujourd'hui parfaitement compatible avec le cadre réformiste-républicain. De la même manière, elle n'oppose pas de résistance de fond au caractère chauvin [6] de la stratégie du Front Populaire. L'antimilitarisme est sacrifié au nom de la géopolitique, l'internationalisme est tronqué au nom de l'électoralisme, la perspective de la prise du pouvoir est réduite à celle de la participation des appareils politiques à des gouvernements de coalition. On observe ici toutes les limites de la conscience antifasciste, supposée constituer à la fois le premier rempart contre le danger mortifère de la réaction, et la première étape du processus d'organisation et d'offensive politique de la classe en vue de l'exercice du pouvoir ouvrier.

De même que l'antifascisme moral n'est pas une garantie contre le chauvinisme, le populisme et l'impérialisme, l'antifascisme démocratique n'est pas une garantie contre la tendance de l'État à s'immiscer dans tous les aspects de notre vie – ni contre la tendance des appareils institutionnalisés à se poser en gestionnaires efficaces et professionnels de la lutte pour l'émancipation.

L'angle mort algérien

Le 26 septembre 1939, les élus communistes sont déchus de leurs mandats et voient leur parti interdit en conséquence du Pacte germano-soviétique et de l'invasion de la Pologne. Les outils législatifs mobilisés pour obtenir l'interdiction du PC sont les mêmes que ceux utilisés par le Front Populaire contre les ligues d'extrême droite trois ans plus tôt ; les mêmes, également, qui permirent la dissolution, applaudie par le PC, de l'Étoile Nord-Africaine, association de travailleurs immigrés algériens qui deviendra le Parti du Peuple Algérien et dont le chef Messali Hadj sera à son tour qualifié de social-fasciste. À ce propos, le positionnement de la gauche institutionnelle vis-à-vis de la question coloniale et des luttes d'indépendance d'après- guerre illustre assez clairement les tares de ces appareils ouvriers et de leur conscience de classe ; appareils qui, tout en revendiquant leur participation à la lutte pour la libération contre l'Occupant nazi, restèrent longtemps mal-à-l'aise face aux processus de décolonisation qui ciblaient désormais implacablement la nation ralliée dix ans plus tôt.

En 1951, le PCF tord le bras du Parti Communiste Algérien (PCA), qu'il force à se retirer d'une campagne de boycott des élections cantonales organisée par l'ensemble des forces anticoloniales algériennes [7]. Plus tard, en 1955, la CGT se contentera de protestations verbales face aux rafles organisées dans tout le territoire métropolitain en réaction à l'insurrection du Nord-Constantinois. Et quand les 146 députés communistes voteront en faveur des « pouvoirs spéciaux » et de l'état d'exception en Algérie en mars 1956, qui verra l'armée prendre en charge les missions policières et le nombre de soldats français présents sur ce territoire doubler en moins d'un an, la CGT suivra [8]. La conséquence directe de cette décision sera la distanciation massive de la main d'œuvre ouvrière immigrée en provenance d'Algérie vis-à- vis de la centrale. L'Union syndicale des travailleurs algériens (USTA), créée juste avant le vote des pouvoirs spéciaux, convaincra massivement les travailleurs immigrés algériens, malgré le refus de la Confédération Internationale des Syndicats Libres (CISL) de l'admettre dans ses rangs – au profit de l'Union Générale des Travailleurs Algériens (UGTA), proche du FLN. La CGT enragera devant l'exode de ses adhérents immigrés algériens, et dénoncera avec le PCF une « division » de la classe nuisible à la lutte. Entre 1957 et 1959, le PCA et le FLN conjugueront leurs efforts pour isoler puis liquider les principaux cadres syndicalistes de l'USTA.

L'année 1956 marque une rupture entre appareils ouvriers et appareils anticoloniaux. La CGT et le PCF organisent des meetings et des pétitions, et relativement peu de débrayages : d'abord contre la répression et pour la paix en Algérie (1956-1958), puis contre le fascisme (1958-1962). De son côté, le FLN appelle à trois grèves pour l'indépendance en juillet 1956, janvier 1957 et février 1957, massivement suivies par les ouvriers algériens. La CGT se contente de se taire face à ces mobilisations, préférant dénoncer la répression policière et patronale après-coup plutôt qu'appeler à une solidarité active sur le moment [9]. Comme si la CGT avait renoncé à proposer un internationalisme actif au profit d'un syndicalisme cantonné au cadre politique national français, sous des mots d'ordre antifascistes. Les comités antifascistes formés à l'appel de la centrale peineront justement à attirer les ouvriers algériens, préférant conserver leur autonomie vis-à-vis d'appareils ouvriers jugés trop nationalisés. D'où la stratégie de syndicalisme séparé messaliste, évoquée plutôt avec l'USTA, victime du conflit fratricide avec la stratégie para-syndicale du FLN et de son Amicale Générale des Travailleurs Algériens (AGTA), filiale clandestine de l'UGTA en métropole. Les cadres formés tout au long de la période rentreront en Algérie après l'indépendance, tandis que les ouvriers immigrés restant en France chercheront à conserver l'autonomie acquise au sein de la CGT. Ce fut notamment le cas à travers les grèves des Ouvriers Spécialisés dans les années 1970, période qui vit la CGT achever sa mue en syndicat d'encadrement et de gestion [10].

Paris, le 12 février 2024
Groupe Révolutionnaire Charlatan x Tolbiac FC

[1] Denis Godard, « Front populaire et antifascisme de masse : quand vaincre le fascisme devint possible », in Les cahiers d'A2C, n°5, novembre 2022

[2] Ibid

[3] « Le Front populaire... ou la trahison des dirigeants socialistes et communistes », NPA Tendance CLAIRE, 2011

[4] À propos du Parti radical, du second cartel des gauches et de sa compromission raciste, lire : Groupe Révolutionnaire Charlatan, « Loi immigration : un passé si présent », 2023

[5] Les cas les plus connus sont sans doute ceux de la communiste allemande Margarete Buber-Neumann et du communiste autrichien Franz Koritschoner.

[6] À ce propos, se rapporter au passage consacré au patriotisme productiviste du PCF dans : Groupe Révolutionnaire Charlatan, « Le Pen, Sarkozy, Macron : l'émergence d'un républicanisme de guerre », janvier 2024.

[7] Alain Ruscio, « Le Parti communiste algérien, de l'après-Libération à la veille de la guerre d'indépendance, 1946- 1954 », 2018

[8] Laure Pitti, « La CGT et les Algériens en France métropolitaine durant les années 1950 : une décennie de tournants » in La CGT dans les années 1950, 2005

[9] Laure Pitti, « Renault, la forteresse ouvrière à l'épreuve de la guerre d'Algérie », revue Vingtième siècle, 2004

[10] Laure Pitti, Ouvriers algériens à Renault-Billancourt, de la guerre d'Algérie aux grèves d'OS des années 1970, 2002

Racisé, dans les luttes sociales, aux côtés des blanc.he.s

jeudi 1 janvier 1970 à 01:00

Ce texte est une restitution d'expérience du militantisme que j'ai connues, de mon point de vue d'homme cis racisé, qui a vécu diverses situations entre privilèges et oppressions. C'est plus une exposition de faits, de ressentis et de pensées qu'une série d'analyses.

J'ai eu des expériences militantes assez diverses. Parmi elles compte une action non-violente dont l'objectif fut atteint avec succès : nous avons été embarqué.e.s par la police !
Immédiatement, nous avons fait l'objet d'égards exceptionnels de la part de ces braves policiers. Nous avons tou.t.es été placé.e.s dans la même cellule le temps de la procédure de vérification d'identité, qui consistait surtout à nous maintenir enfermé.e.s pendant quatre heures. Nous garder ensemble était déjà un privilège en soi, car le temps passerait plus vite que si nous avions été séparé.e.s. De plus, la cellule en question était la moins sale. Il n'y avait qu'une coulure séchée de vomi sur un mur, laquelle, presque inodore, commençait même à fusionner avec le béton. Nous avons été épargné.e.s des cellules dont la pisse et la merde était encore très identifiables.
Je voyais stupéfait mes camarades blanc.he.s s'amuser et danser comme des ballerines, taquiner, provoquer les policiers juste en face, patients et stoïques, quand tou.t.es les autres prisonniers et prisonnières du poste de police souffraient d'un traitement complètement différent.
Je me souvenais alors d'une personne que j'avais connue, un bâtard de keuf, qui racontait avoir dit à une gardée-à-vue enceinte qu'elle avait écarté ses cuisses n'importe où ; qu'une autre fois, il avait frappé un autre à coup de poing, car ce dernier faisait trop de bruit.
Mais nous, nous ne courrions pas ces risques, manifestement, pas comme celleux des autres cellules, celleux (parfois blanc.he.s, souvent racisé.e.s encore plus souvent pauvres et racisé.e.s) qui, contrairement à nous n'étaient pas considéré.e.s légitimes d'exister dans la société. Je bénéficiai aussi ce de privilège, mais parce qu'il m'était prêté par mes camarades d'action, sans même qu'iels ne s'en rendent compte.
J'ai toujours été entre les mondes. Éduqué, mais pas trop. Racisé, mais pas trop. Pauvre, mais pas trop. J'avais dit à un ancien ami : « ça va pas fort. Je veux brûler toutes les voitures de keufs que je vois. »
Lui, certes transgenre, mais blanc et issu d'une bourgeoisie parisienne bien confortable, qui plusieurs fois m'avait fait part de ses problèmes de riches, me prend de haut comme souvent : « La base ! » me dit-il comme si j'avais encore du retard.
Les personnes transgenres sont aussi victimes de la police, il était donc bien placé pour le dire, mais il ne s'est ni proposé de développer son sentiment, ni d'écouter le mien... me laissant avec cette humilité maladie de racisé qui se disait : « Lui sait, moi, je ne dis que des évidences. ». C'était si évident, et pourtant, il ne m'a jamais parlé de passer des paroles aux actes.
Quand le viol de Théo Luhaka a été médiatisé, ce fut un choc immense. J'ai compris le danger qui me guettait. Tardive prise de conscience, dû au fait que je ne suis pas banlieusard, mais issu d'un milieu de petit fonctionnaires, pas très éloigné, mais séparé.e.s des quartiers ségrégués de la "banlieue". Puis il y a eu l'assassinat de Nahel Merzouk, et puis très peu de temps après, Hedi, laissé pour mort par la BAC de Marseille. Ce dernier drame m'a mis KO. Quand j'ai vu la photo de son crâne déformé après son opération, l'écran de mes émotion affichait « No Signal Found ».
La tentation de l'action directe et violente n'a jamais été si forte. Comment faire ? Le black bloc ne me convenait pas. Trop mouvant, imprévisible, chaotique. Je repensais à Théo Luhaka, Adama Traoré, Nahel Merzouk, Hedi, et tous les anonymes violenté.e.s par la police coloniale française. J'imaginais les hurlements de Théo sans le vouloir, ses larmes, rempli d'effroi... j'étais écartelé entre deux extrêmes : fuir ou combattre ; une peur acide et une pulsion de destruction, qui se nourrissaient l'une l'autre.
Cette violence sexuelle, d'une brutalité inouïe, qui lui déchira le sphincter anal sur dix centimètres et le laissa handicapé à vie, cette agression qui était d'une nature indéniablement raciste, sensée attaquer sa super virilité de personne noire me fit aussi réaliser que je ne comprendrai jamais ce que c'est de ressentir l'effroi du viol chaque fois que seul dans la nuit me suit un homme d'une fois et demi mon poids, entre autre occasion. Cela me fit aussi réaliser vraiment, pleinement, que la domination policière comme la domination patriarcale doivent être anéanties avec la même énergie, et ensemble.

NIK LA POLICE !
QUE BRÛLENT LES CRA ET LES PRISONS !
VIVE L'INSURRECTION !

  • Rêvachol